ensouvenirdandre

 

Martin Winckler

P.O.L

        Ça se déroulait toujours de la même manière. Une voix appelait sur mon cellulaire, tard le soir ou tôt le matin. Elle demandait à me rencontrer en tête-à-tête. Et donnait la phrase rituelle : "En souvenir d'André."
Je me rendais à l'adresse indiquée et là, je rencontrais un homme, parfois seul, parfois avec une autre personne, de son âge ou plus jeune. On ne faisait pas de présentations. Ils connaissaient mon nom, ils m'avaient donné leur prénom. Lorsque le malade souffrait trop, l'autre personne était là pour m'expliquer. Je l'arrêtais très vite.
"Je vais d'abord m'occuper de la douleur". 

        Par rapport aux autres romans que j'ai lu de Martin Winckler (Le choeur des femmes, La maladie de Sachs ou encore Les trois médecins), celui-ci est beaucoup plus succint, parcellaire et elliptique. On retrouve toujours quelques histoires dans l'histoire comme l'auteur sait si bien le faire (avec les dénouements-coïncidences que j'apprécie toujours aussi peu, mais on s'en fiche tellement le reste est bon), mais pas de pavé de 600 pages pour cette fois. Martin Winckler choisit de garder le lecteur dans le flou en le promenant dans un récit non daté dans ce qui semble être un futur proche, ce qui permet d'avancer précautionneusement, de réfléchir sur les pratiques passées, actuelles (ou leur absence) et celles à venir (ou que l'on espère comme telles). En souvenir d'André me semble laisser le champ libre au lecteur ; ce dernier roman est tout aussi engagé et militant que les autres, sur une médecine qui soigne, soulage et écoute le patient, mais Martin Winckler semble cette fois-ci choisir de ne pas faire le tour de la question, de ne pas multiplier les exemples et les voix, d'une part parce que l'argument du soulagement de la souffrance se suffit à lui-même, et d'autre part justement pour permettre au lecteur de projeter ses propres histoires et expériences (et on en a tous sur le sujet, indubitablement) sur ce débat d'actualité. Les situations décrites ne vont pas dans les extrêmes, et donnent juste assez d'informations pour qu'on ait envie d'en savoir plus sur le sujet. Un grand roman, fort, touchant, qui remue, à côté duquel il serait dommage de passer.