memepasmort

 

Jean-Philippe Jaworski

Les Moutons électriques

        Résumé : Je m’appelle Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos. Pendant la Guerre des Sangliers, mon oncle Ambigat a tué mon père. Entre beaux-frères, ce sont des choses qui arrivent. Surtout quand il s’agit de rois de tribus rivales… Ma mère, mon frère et moi, nous avons été exilés au fond du royaume biturige. Parce que nous étions de son sang, parce qu’il n’est guère glorieux de tuer des enfants, Ambigat nous a épargnés. Là-dessus, le temps a suivi son cours. Nous avons grandi. Alors mon oncle s’est souvenu de nous. Il a voulu régler ce vieux problème : mon frère et moi, il nous a envoyés guerroyer contre les Ambrones. Il misait sur notre témérité et notre inexpérience, ainsi que sur la vaillance des Ambrones. Il avait raison : dès le début des combats, nous nous sommes jetés au milieu du péril. Comme prévu, je suis tombé dans un fourré de lances. Mais il est arrivé un accident. Je ne suis pas mort.

Le vagabond a agité ses grands bras d’un air inspiré.

« Au monde, rien ne va de droit fil. Avez-vous déjà suivi un chemin qui vous mène tout droit à destination ? Avez-vous déjà descendu une rivière qui va se jeter tout droit dans la mer ? Avez-vous déjà vu la lune ou le soleil traverser tout droit le firmament ? Même les étoiles dansent de lentes farandoles. L’existence n’est qu’un immense canevas de lacets, de virages, d’embranchements et de méandres. Tout est capricieux et infléchi, et la vie entière est un entrelacs d’arabesques. Seuls les lances et les javelots sont droits… »

Il a frissonné.

« Mais les lances et les javelots sont des instruments de mort. Eh bien, les histoires sont les reflets du monde, et une belle histoire gire et vagabonde. Il n’y a que les contes sinistres qui vont droit au but, comme un trait jeté pour tuer.»

        Énorme. Voilà en un mot ce que j'ai ressenti en terminant ce premier tome (enfin en réalité, ce que je pensais en faisant le compte à rebours des dernières page, c'était plutôt un truc comme "Nooooooooon, ça ne peux pas finir déjà !"). Mais bref. Ce qui est sûr, c'est que c'est très différent de Gagner la guerre. Pas de héros gouailleur et roublard, pas de stratégie militaire ni de complot politique, beaucoup moins d'action mais une fantasy assumée dans un univers onirique et poétique à souhait. Ceci dit, Bellovese est certes naïf comme l'agneau au début de la saga, mais le prologue qui le montre en héros aguerri laisse penser qu'avec l'âge, il pourrait bien devenir un sérieux concurrent à Benvenuto, et ce n'est pas pour me déplaire. Ce qui est sûr également, c'est que même lorsqu'il se renouvelle complètement, Jaworski, il assure. Une plume inimitable, un raconteur d'histoires qui déploie et fait défiler des paysages sous les yeux de ses lecteurs ; à ce niveau là, c'est du grand art. La beauté des descriptions et la communion avec la nature m'ont fait penser à la poésie de Terremer d'Ursula K. Le Guin (en plus nerveux malgré tout), et j'ai d'ailleurs arrêté d'annoter mon ebook parce que je rajoutais des signets à toutes les pages pour noter les citations qui me plaisaient. Mais c'est vraiment à la fin du tome 1 que j'ai totalement pris mon pied, car plus on avance, plus on s'enfonce dans différentes petites histoires qui s'enchevêtrent, se croisent, avancent, reviennent en arrière, à la façon d'un rêve fiévreux, et c'est jouissif de comprendre comment les personnages sont liés entre eux, entre événements passés et à venir. Jaworski pose de discrets jalons tout au long du roman, et nul doute qu'il saura les utiliser à bon escient au fil des tomes suivants. Je piaffe, je bous déjà d'impatience !